EXPÉRIENCE · OISE
patrimoine & histoire
Un trésor d'art et de passion, le châteaux de chantilly

Le récit
Il est des lieux en France où la beauté est si dense, si accumulée, si délibérément composée par des générations de mécènes et de bâtisseurs, que le visiteur qui les découvre pour la première fois éprouve quelque chose qui ressemble à de la méfiance, une beauté pareille ne peut pas être réelle, elle doit être reconstituée, arrangée, légèrement fausse comme un décor de théâtre trop parfait pour être honnête. Chantilly dissipe ce soupçon en quelques minutes, dès que l’on approche par l’allée des grandes pelouses et que le château se reflète dans les pièces d’eau qui l’entourent de toutes parts, dès que l’on perçoit la forêt qui cerne le domaine de ses cent treize kilomètres carrés de futaies et de clairières, dès que l’on comprend que ce qui s’étend devant soi n’est pas une reconstitution mais un lieu vivant qui a traversé presque cinq siècles d’histoire sans perdre son âme, la méfiance se dissout et laisse place à cette stupéfaction admirative que seuls les grands sites humains de France sont capables de produire. Chantilly est un des lieux où la France s’est rêvée elle-même, et le rêve, ici, a pris une forme si accomplie que la réalité lui a emboîté le pas sans difficulté.
Le château abrite le musée Condé, deuxième collection de peintures anciennes de France après le Louvre, une affirmation qui surprend toujours et qui dit à elle seule la démesure tranquille de ce lieu. Le duc d’Aumale, fils du roi Louis-Philippe et dernier propriétaire du château, légua en 1886 l’ensemble du domaine à l’Institut de France avec une condition qui reste unique dans l’histoire des musées français : aucune œuvre ne pourrait jamais être prêtée, déplacée ou exposée ailleurs qu’à Chantilly, dans l’accrochage voulu par le donateur. Cette clause d’éternité — que les conservateurs successifs ont parfois regrettée pour les contraintes qu’elle impose mais que les visiteurs bénissent pour la cohérence et l’atmosphère incomparables qu’elle maintient, signifie que les Raphaël, les Poussin, les Clouet, les Watteau, les quarante miniatures du livre d’heures de très Riches Heures du duc de Berry et les trois Botticelli des galeries de Chantilly ne se voient nulle part ailleurs, dans aucune exposition temporaire du monde, et que c’est ici ou nulle part qu’il faut venir les contempler. Le cabinet des livres abrite des manuscrits enluminés d’une rareté et d’une beauté qui font de Chantilly l’un des hauts lieux mondiaux de l’histoire du livre et de la miniature médiévale, des trésors que l’on approche dans un silence et un recueillement que la densité de leur beauté impose naturellement.
Les Grandes Écuries de Chantilly sont un monument à part entière, construites au début du XVIIIe siècle par le prince de Condé qui croyait, selon la tradition, devoir se réincarner en cheval et voulait être dignement logé dans sa prochaine vie, elles constituent l’un des plus beaux bâtiments équestres jamais construits en Europe, capables d’abriter cinq cents chevaux et deux cent cinquante chiens de chasse dans un espace architectural d’une grandeur et d’une élégance qui n’ont rien à envier aux palais princiers contemporains. Le musée du Cheval qui y est installé, et surtout les spectacles équestres que les écuyers du domaine y donnent dans la rotonde centrale, sont parmi les expériences les plus étonnantes que la région propose, une célébration du cheval et de la relation entre l’homme et l’animal qui prend ici une dimension esthétique et presque philosophique que les simples amateurs d’équitation ne soupçonnent pas toujours.
À vivre
Vivre à Chantilly, c’est accepter d’habiter dans un tableau, et d’y trouver, avec le temps, non pas l’inconfort de la perfection mais la douceur singulière d’un quotidien où la beauté n’est pas une destination mais un fond permanent. La ville s’est construite dans l’ombre et la lumière du domaine princier avec une discrétion qui lui va bien, des rues commerçantes à taille humaine, des maisons de la Belle Époque aux jardins soigneusement entretenus, une atmosphère de ville de villégiature aisée et tranquille que les Parisiens qui ont choisi de s’y installer à une heure de train de la capitale décrivent invariablement comme une évidence rétrospective, cette certitude d’avoir trouvé ce que l’on cherchait sans avoir su formuler précisément ce que c’était. La forêt est la grande pourvoyeuse de temps libre à Chantilly, cent treize kilomètres carrés de forêt domaniale accessibles à pied, à cheval ou à vélo depuis les premières maisons du centre-ville, avec ces allées cavalières rectilignes tracées au XVIIIe siècle qui convergent vers des étoiles forestières et donnent à la promenade du matin ou du soir une dimension presque géométrique et une solennité naturelle que les forêts ordinaires ne possèdent pas. Les hippodromes de Chantilly, deux pistes majeures qui accueillent chaque année le Prix du Jockey Club et le Prix de Diane, deux des plus grandes courses de plat françaises, confèrent à la ville une animation saisonnière et une culture du cheval qui traversent toutes les couches sociales et font du galop du matin, sur les pistes d’entraînement qui s’étirent dans la forêt à l’aube, l’un des spectacles gratuits et quotidiens les plus beaux que cette ville offre à ceux qui se lèvent assez tôt pour le mériter.
Le saviez-vous ?
La crème Chantilly, cette crème fouettée sucrée et vanillée qui porte le nom de la ville dans toutes les langues du monde, n’a vraisemblablement pas été inventée à Chantilly, contrairement à la légende tenace qui en attribue la création au maître d’hôtel Vatel lors des fêtes données par le Grand Condé pour Louis XIV en 1671. Les historiens de la gastronomie ont établi que la crème fouettée sucrée était connue en Europe bien avant cette date et que l’association avec Chantilly est probablement une construction du XIXe siècle, mais Vatel reste dans la mémoire collective le héros tragique de ces mêmes fêtes pour une raison bien différente : désespéré par le retard de la livraison de poisson pour le repas royal du lendemain, il se suicida d’un coup d’épée, laissant à la postérité le nom d’un homme qui prit les exigences de la table avec un sérieux dont peu de cuisiniers contemporains oseraient aujourd’hui revendiquer l’héritage.
Département : Oise
Situation
49,4295° N · 2,0807° E
