SECRET · CHAOURCE (AUBE)
La faune discrète de la forêt
Au-delà des oiseaux, la forêt abrite une faune plus discrète (cerfs, chevreuils, parfois des espèces plus rares), observable surtout à l'aube ou au crépuscule par les connaisseurs.

La forêt d’Orient ne livre pas sa faune facilement, elle la dissimule avec le soin que la nature met toujours à protéger ses habitants les plus vulnérables de la curiosité des prédateurs, et cette dissimulation est la condition même de la richesse que le visiteur patient finit par entrevoir. Les animaux qui habitent les massifs forestiers du parc naturel régional ont appris, depuis des générations et par la pression de sélection que la présence humaine exerce sur leurs comportements, à être ailleurs quand on les cherche et à n’apparaître que quand on a cessé de les chercher, une leçon d’humilité que la forêt dispense avec une constance et une douceur qui finissent par transformer les promeneurs les plus impatients en observateurs capables d’attendre, de se taire et de regarder vraiment. Le cerf élaphe, roi de ces forêts de chênes et de charmes depuis que les grands-ducs de Troyes en faisaient leur chasse réservée au Moyen Âge, se montre à l’aube et au crépuscule dans les clairières et les layons forestiers avec une majesté tranquille qui n’a rien à voir avec la bête traquée des battues, à cette heure et dans cet espace, le cerf de la forêt d’Orient est chez lui, et c’est le promeneur qui est l’intrus toléré dont la discrétion conditionne la durée de la vision.
La chouette de Tengmalm est peut-être l’oiseau le plus emblématique de la faune discrète des forêts de l’Aube, cette petite chouette des forêts boréales qui trouve dans les vieilles futaies de la forêt d’Orient les conditions d’habitat que ses populations nordiques lui offrent en Scandinavie et dans les Alpes, avec ses trous de pic noir dans les vieux hêtres où elle niche et ses territoires de chasse nocturne sur les layons forestiers où les campagnols et les musaraignes constituent l’essentiel de son régime alimentaire. Sa présence dans la forêt d’Aube est à la limite méridionale de son aire de répartition française — une présence fragile et précieuse dont les ornithologues de la LPO Champagne-Ardenne suivent les effectifs avec une attention soutenue, parce que la disparition de ce prédateur forestier de taille modeste serait un indicateur parmi les plus fiables d’une dégradation de la qualité des vieilles forêts dont il dépend pour se reproduire. Les entendre, et c’est l’ouïe plus que la vue qui permet de confirmer leur présence, tant leur plumage cryptique les rend invisibles dans l’obscurité des futaies — suppose de s’aventurer dans la forêt une nuit de mars ou d’avril, quand les mâles chantent pour établir leurs territoires de reproduction avec ce chant répétitif et mécanique qui a quelque chose d’hypnotique dans le silence des bois endormis.
Le grand tétras a disparu des forêts de l’Aube au XXe siècle sous la pression conjointe de la chasse excessive et de la transformation des pratiques forestières qui ont éliminé les myrtillières et les landes de sous-bois dont ce gallinacé forestier a besoin pour se nourrir et se reproduire, sa disparition est une cicatrice dans la liste faunistique du département que les naturalistes locaux mentionnent avec le regret particulier que l’on éprouve devant les extinctions locales, plus proches et plus personnelles que les extinctions globales dont les médias s’emparent. Mais d’autres espèces ont colonisé ou recolonisé les forêts auboise au cours des dernières décennies, le milan royal, ce rapace au plumage roux et à la queue fourchue qui était devenu rare en France intérieure, a progressivement réinvesti les bocages et les lisières forestières du département jusqu’à former des dortoirs hivernaux de plusieurs centaines d’individus dans certains bois de la vallée de la Seine, dans un retour spectaculaire que les ornithologues des années 1990 n’auraient pas osé prédire avec cette ampleur.
Pourquoi ce lieu est unique
Apprendre à lire les traces, l’empreinte du sanglier dans la boue d’un chemin forestier, les écailles de pomme de pin éparpillées sous un épicéa par un écureuil, le terrier fraîchement creusé d’un blaireau au pied d’un vieux chêne, c’est une façon d’habiter la forêt d’Orient sans jamais voir directement les animaux qui la peuplent, et pourtant de savoir qu’ils sont là, que le bois que l’on traverse est vivant d’une vie que la discrétion rend invisible mais que les signes laissés sur le sol et sur les arbres rendent lisible pour qui a pris le temps d’apprendre à lire. Cette lecture des traces est une des pratiques naturalistes les plus accessibles et les plus enrichissantes, elle ne demande ni équipement coûteux ni formation longue, seulement l’attention et la lenteur que la forêt enseigne à tous ceux qui acceptent de s’y laisser instruire.
Le saviez-vous ?
Le blaireau européen, ce plantigrade nocturne aux mœurs discrètes que beaucoup d’habitants de la forêt d’Orient n’ont jamais vu malgré des décennies de promenades dans les bois, est l’un des animaux les plus fidèles à ses territoires de l’ensemble de la faune française, les terriers de blaireaux de la forêt d’Orient, creusés dans les talus sablonneux et les lisières bien exposées, sont occupés de génération en génération par les mêmes familles depuis parfois plusieurs siècles, les galeries s’approfondissant et s’élargissant à chaque génération jusqu’à former des réseaux souterrains de plusieurs centaines de mètres de longueur que les blaireaux entretiennent et agrandissent avec la constance des bâtisseurs qui savent qu’ils construisent pour leurs descendants autant que pour eux-mêmes — une forme de mémoire du lieu et de transmission familiale que les éthologues ont progressivement documentée et qui dit quelque chose de troublant sur les frontières entre l’instinct animal et ce que nous appelons, chez les humains, la culture.
Commune : Chaource (Aube)
Situation
48,0565° N · 4,1374° E
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