SECRET · SOMME
Les Hortillonnages
Ces jardins flottants uniques au monde

Il existe à Amiens, à quelques minutes à peine du centre-ville et de sa cathédrale gothique, un monde parallèle que la plupart des habitants des villes ne soupçonnent pas pouvoir exister si près d’eux, un monde de canaux, d’îles, de jardins flottants et de silence végétal qui occupe plusieurs centaines d’hectares entre les bras de la Somme et de l’Avre, et qui constitue l’un des paysages maraîchers les plus anciens et les plus singuliers d’Europe. Les hortillonnages d’Amiens ne sont pas un parc, pas une réserve naturelle, pas un jardin botanique — ils sont quelque chose de plus rare et de moins classifiable : un territoire vivant, habité, cultivé depuis le Moyen Âge par des maraîchers qui ont façonné à la main et à la bêche un paysage aquatique dont la complexité labyrinthique défie toute tentative de description exhaustive. On y entre en barque plate à fond plat, poussée à la perche par un passeur qui connaît les noms de tous les canaux, et on y découvre progressivement, au fil des méandres, une géographie d’une intimité presque troublante.
Le secret des hortillonnages est un secret d’échelle, ils fonctionnent à une échelle humaine, celle du bras qui pousse la perche, du pied qui enjambe le muret de tourbe, de la main qui cueille une laitue au bord de l’eau. Chaque îlot — on les appelle des « rieux » dans le patois picard, et ce mot à lui seul dit l’ancienneté et l’enracinement local de ce paysage, est séparé de ses voisins par un canal qu’on appelle un « rieu » aussi, et chaque îlot a son propriétaire, son caractère, son histoire. Certains sont soigneusement cultivés en potagers qui produisent des légumes vendus encore aujourd’hui au marché sur l’eau d’Amiens, le dernier marché flottant de France, où le samedi matin des maraîchers vendent leurs récoltes depuis leurs barques amarrées le long du quai Bélu sous les yeux des passants amusés et des habitués qui savent exactement quelle barque vend les meilleures carottes. D’autres îlots sont devenus des jardins privés, des retraites de week-end où des Amiénois viennent depuis plusieurs générations passer leurs dimanches à quelques centaines de mètres de l’agitation de la ville, séparés d’elle par l’eau et le feuillage comme s’ils étaient à des lieues.
Ce que les hortillonnages gardent comme secret le plus profond, c’est la continuité d’un geste humain vieux de plus de mille ans — car des sources médiévales attestent l’existence de jardins maraîchers sur ce site dès le XIIe siècle, et les techniques utilisées aujourd’hui par les rares maraîchers professionnels qui subsistent ne diffèrent pas fondamentalement de celles qu’utilisaient leurs ancêtres à l’époque de la construction de la cathédrale dont on aperçoit les flèches par-dessus les saules têtards qui bordent les canaux. Cette permanence dans un monde qui change à une vitesse vertigineuse n’est pas de l’immobilisme, c’est de la sagesse, la sagesse d’un mode de culture qui a compris depuis longtemps que l’eau est une alliée et non un obstacle, que le limon déposé par les crues annuelles est un engrais naturel plus généreux que tout ce que la chimie industrielle peut produire, et que la lenteur du bateau est souvent plus efficace que la vitesse du tracteur quand il s’agit de travailler un sol que les roues enfonceraient irrémédiablement.
Le saviez-vous ?
Les hortillonnages d’Amiens couvrent environ trois cents hectares traversés par plus de cinquante-cinq kilomètres de canaux, un réseau hydraulique d’une densité extraordinaire qui représente, selon les spécialistes, le résultat de plusieurs siècles d’aménagement humain du delta de la Somme, les maraîchers ayant progressivement creusé, élargi et stabilisé des bras naturels du fleuve pour créer le labyrinthe aquatique actuel. Ce patrimoine unique a inspiré Jules Verne, natif d’Amiens, qui évoqua dans plusieurs de ses œuvres les jardins flottants de sa ville d’adoption, et c’est peut-être dans les hortillonnages que le romancier trouva, enfant et adolescent, cette fascination pour les mondes à part, les territoires secrets accessibles seulement à ceux qui savent comment y entrer, qui irrigue toute son œuvre d’une géographie de l’ailleurs commençant toujours, étrangement, par un embarquement.
Département : Somme
Situation
49,8941° N · 2,2958° E
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