SECRET · SOMME
LE PHARE DU HOURDEL
Aux portes de la baie, un panorama exceptionnel sur la mer

Il y a des lieux qui n’existent vraiment que dans certaines conditions de lumière, de vent et de marée — des lieux qui seraient quelconques par temps calme et par ciel gris, mais qui deviennent, dans les conditions exactes qui sont les leurs, des points de convergence où la géographie, la météorologie et l’histoire s’accordent en quelque chose d’irréductible et d’inoubliable. Le phare du Hourdel est de ceux-là. Planté à l’extrémité d’une flèche de sable qui avance dans la baie de Somme comme une virgule posée par la mer entre la terre et l’eau, ce phare de briques rouges construit au XIXe siècle n’a rien d’imposant à première vue, il est petit, trapu, presque modeste comparé aux grandes tours de granit breton qui dominent les caps atlantiques. Mais sa position est unique : il marque la pointe sud de l’entrée de la baie de Somme, le point précis où les eaux de la Manche pénètrent dans l’estuaire à chaque marée montante, et cette fonction de gardien d’un seuil invisible entre deux mondes lui confère une présence que son architecture seule ne suffirait pas à expliquer.
Le secret du Hourdel est un secret de mobilité, car la flèche de sable sur laquelle repose le phare n’est pas fixe. Elle bouge. Depuis sa construction, le cordon littoral du Hourdel s’est déplacé vers le sud de plusieurs centaines de mètres, emporté par les courants et les tempêtes successives qui redistribuent continuellement les sables de la baie selon des logiques que les ingénieurs hydrauliques observent et mesurent sans toujours parvenir à anticiper. Le village du Hourdel lui-même, une poignée de maisons de pêcheurs serrées contre la dune, quelques barques tirées sur le sable, un café qui sert des moules-frites aux pêcheurs de crevettes et aux touristes égarés, a suivi ce déplacement au fil des générations, les habitants reconstruisant périodiquement plus loin ce que la mer avait repris plus près. Il y a dans cette acceptation tranquille du mouvement quelque chose de profondément marin : les gens du Hourdel vivent sur un sol qui n’est pas fixe, et ils l’ont depuis longtemps intégré dans leur rapport au territoire, comme une évidence géologique dont on ne se plaint pas davantage que du vent ou de la pluie.
Ce que révèle le phare du Hourdel à ceux qui s’y arrêtent au bon moment, le matin tôt par grande marée, ou le soir à marée descendante quand les phoques remontent sur les bancs de sable pour sommeiller au soleil couchant à quelques dizaines de mètres de la rive, c’est la densité exceptionnelle de vie sauvage que concentre l’entrée de la baie de Somme. Les phoques veaux-marins et les phoques gris qui colonisent les bancs de sable à l’embouchure constituent la plus importante colonie de pinnipèdes de France, plusieurs centaines d’individus qui ont fait de la baie leur territoire permanent et qui regardent les promeneurs avec cette indifférence nonchalante des animaux qui savent qu’ils sont chez eux. Les oiseaux marins, sternes, fous de Bassan de passage, huîtriers-pies, barges à queue noire, utilisent les mêmes bancs de sable comme reposoir et comme terrain de chasse, créant par leur seule présence un spectacle naturaliste d’une richesse que beaucoup de réserves africaines pourraient envier, à quelques heures de route de Paris.
Le saviez-vous ?
Le phare du Hourdel est l’un des rares phares de France à avoir connu plusieurs emplacements successifs depuis sa création, les archives des Ponts et Chaussées témoignent de reconstructions et de déplacements liés à l’instabilité chronique de la pointe sableuse sur laquelle il repose, chaque tempête décennale contraignant les autorités maritimes à réévaluer la position optimale du feu pour qu’il continue de signaler correctement l’entrée du chenal aux navires remontant vers Saint-Valery-sur-Somme et le Crotoy. Cette instabilité du site est paradoxalement ce qui a rendu le phare indispensable : c’est précisément parce que les chenaux de la baie bougent et que les bancs de sable se déplacent imperceptiblement d’une saison à l’autre que les navigateurs ont toujours eu besoin d’un repère fixe, ou du moins aussi fixe que possible, pour s’orienter dans une baie dont la géographie change plus vite que les cartes marines ne peuvent le consigner.
Département : Somme
Situation
49,8941° N · 2,2958° E
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