SECRET · LOT-ET-GARONNE
Les bastides oubliées
Explorez des bastides moins connues comme Castillonnès ou Monflanquin en soirée : lumières dorées, marchés nocturnes et ambiance hors du temps.

On connaît Monflanquin, on connaît Villeréal, on connaît Villeneuve-sur-Lot, les bastides célèbres du Lot-et-Garonne qui figurent dans tous les guides et que les cars de touristes desservent en été avec la régularité d’un service public. Mais le Lot-et-Garonne en compte une vingtaine, et parmi elles se trouvent des bastides que personne ne vient voir, des villes neuves médiévales qui ont conservé leur plan orthogonal, leurs couverts, leur place centrale et leur église fortifiée dans un état d’authenticité presque troublant précisément parce qu’elles n’ont jamais été restaurées pour le tourisme, parce qu’elles n’ont jamais eu à composer avec l’afflux de visiteurs qui contraint les bastides célèbres à un équilibre délicat entre le patrimoine vivant et le patrimoine mis en scène. Ces bastides oubliées sont peut-être les plus précieuses, non pas malgré leur discrétion mais à cause d’elle, parce que leur discrétion est la preuve qu’elles ont continué à vivre pour elles-mêmes plutôt que pour le regard des autres.
Castillonnès, Lauzun, Cancon, Laroque-Timbaut, ces noms ne disent rien à la plupart des Français et tout aux habitants du Lot-et-Garonne qui y font leurs courses le matin du marché avec la même régularité que leurs ancêtres médiévaux fréquentaient les mêmes places pour les mêmes raisons. Car c’est là le secret fondateur des bastides — elles furent construites non pas pour être admirées mais pour être habitées et pour fonctionner, des créations urbanistiques au plein sens du terme, des villes planifiées et organisées selon des principes rationnels de circulation, de commerce et de défense qui devaient attirer des colons en leur offrant des terrains à bâtir, des franchises fiscales et une protection collective. Ce contrat fondateur entre le fondateur de la bastide — roi de France ou roi d’Angleterre selon le camp, seigneur local agissant pour son propre compte ou pour celui d’une couronne — et les premiers habitants a créé des communautés d’une cohésion et d’une identité remarquables, des bourgs où le sentiment d’appartenance au lieu est encore palpable sept siècles plus tard dans la façon dont les habitants parlent de leur bastide à la première personne du pluriel.
Lauzun mérite une attention particulière parmi ces bastides de l’ombre, non seulement pour son plan médiéval remarquablement préservé et son château du XVIe siècle aux tours Renaissance d’une élégance provinciale très caractéristique de l’architecture de cour qui se développa dans le Sud-Ouest à l’époque de Marguerite de Navarre, mais pour la qualité de son silence. Lauzun est silencieuse d’une façon que peu de villages français peuvent encore revendiquer, un silence qui n’est pas l’absence de vie mais la marque d’une vie qui se déroule à l’intérieur des maisons et des jardins plutôt que sur la place publique, une intimité collective qui dit quelque chose d’essentiel sur ce que signifie habiter un lieu depuis des générations et n’avoir rien à prouver à ceux qui passent. S’y promener un mardi matin hors saison, quand le marché hebdomadaire a fermé ses étals depuis une heure et que la place aux couverts est revenue à sa vacuité médiévale, c’est faire l’expérience d’une authenticité territoriale que l’animation touristique, si souhaitable soit-elle économiquement, finit toujours par éroder.
Le saviez-vous ?
Le réseau des bastides du Lot-et-Garonne et du Sud-Ouest aquitain constitue l’expérience d’urbanisme planifié la plus vaste et la plus cohérente de l’Europe médiévale, entre 1220 et 1370 environ, plus de trois cents bastides furent fondées dans le seul Sud-Ouest français, ce qui représente une densité de création urbaine sans équivalent dans l’histoire du continent pour cette période. Chaque bastide était conçue selon un cahier des charges précis qui spécifiait la taille des parcelles à bâtir, la largeur des rues, l’emplacement de l’église et du marché, et les droits et devoirs des habitants, une forme de contrat social urbanistique qui préfigurait de plusieurs siècles les théories modernes de la planification urbaine, et dont la remarquable cohérence d’ensemble à travers des fondateurs, des époques et des contextes politiques très différents témoigne de la vitalité d’une culture architecturale et juridique médiévale que les historiens de l’urbanisme considèrent aujourd’hui comme l’un des héritages les plus sous-estimés de la civilisation médiévale occidentale.
Département : Lot-et-Garonne
Situation
44,2032° N · 0,6164° E
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