SECRET · SEINE-SAINT-DENIS
L'héritage industriel oublié
La Seine-Saint-Denis fut autrefois un immense bassin industriel (usines automobiles, chimiques, textiles), dont certains vestiges architecturaux (cheminées, anciennes usines réhabilitées) subsistent discrètement, témoins d'un passé ouvrier riche et méconnu.

La Seine-Saint-Denis est un département qui porte dans ses paysages bâtis les cicatrices et les gloires d’une révolution industrielle dont l’ampleur et la rapidité n’ont peut-être été égalées nulle part ailleurs en France avec la même densité sur un territoire aussi restreint. Entre 1850 et 1970, ce qui s’appelait alors la banlieue nord de Paris se transforma en l’espace de trois générations d’une campagne maraîchère et artisanale en un tissu industriel d’une puissance et d’une diversité qui firent de ce territoire l’un des cœurs battants de l’économie française — les usines chimiques de Saint-Denis, les aciéries de Bobigny, les ateliers mécaniques d’Aubervilliers, les raffineries de la Plaine, les manufactures de verre, de caoutchouc, de papier et de textile qui s’installèrent le long des canaux et des voies ferrées avec la logique implacable des industries qui cherchent l’eau, l’énergie et la main-d’œuvre au même endroit. Cette industrie-là est aujourd’hui largement disparue — délocalisée, rationalisée, fermée, mais elle a laissé dans le paysage bâti, dans les mémoires familiales et dans l’identité collective de Seine-Saint-Denis des traces d’une profondeur et d’une persistance que la désindustrialisation n’a pas effacées, elle les a simplement rendues plus visibles en les détachant du bruit et de la fumée qui les dissimulaient.
Les grandes cheminées d’usines qui se dressent encore ici et là dans le paysage de Seine-Saint-Denis sont les sentinelles de cet héritage industriel, des fûts de brique rouge qui culminent à quarante ou cinquante mètres au-dessus des toits des pavillons et des immeubles, rescapés des démolitions qui ont accompagné la désindustrialisation parce que leur hauteur et leur solidité les rendaient trop coûteux à abattre ou parce que des associations de mémoire industrielle avaient su convaincre les élus locaux de leur valeur patrimoniale avant qu’il ne soit trop tard. La cheminée de l’ancienne usine chimique Kuhlmann à Saint-Denis, les bâtiments de la Compagnie des Glaces et Verres spéciaux à Aubervilliers, les halles métalliques de l’ancienne usine Babcock à La Courneuve, autant de vestiges d’une architecture industrielle du XIXe et du début du XXe siècle dont les volumes, les matériaux et les détails constructifs témoignent d’une ambition et d’une qualité technique qui méritent d’être reconnues comme le patrimoine architectural majeur qu’elles constituent. La Plaine Saint-Denis, reconvertie depuis les années 1990 en pôle tertiaire, médiatique et culturel, a su conserver et réhabiliter une partie significative de ce patrimoine industriel, des halles reconverties en studios de création, des entrepôts transformés en espaces de bureaux, des bâtiments d’usines devenus des lieux culturels dont l’âme industrielle transparaît dans les volumes, les matériaux et la lumière avec une éloquence que les constructions neuves ne parviennent jamais tout à fait à imiter.
La mémoire humaine de l’industrie est peut-être plus précieuse encore que les bâtiments, les familles ouvrières qui ont travaillé pendant trois ou quatre générations dans les mêmes usines de Seine-Saint-Denis portent dans leurs récits, leurs photographies et leurs objets quotidiens une histoire sociale d’une richesse et d’une complexité que les archives officielles ne saisissent qu’imparfaitement. Le musée de l’Histoire vivante de Montreuil, le musée de Plein Air des Granges à Sevran, les archives départementales de Seine-Saint-Denis qui conservent des fonds photographiques et documentaires d’une ampleur remarquable sur l’histoire industrielle et sociale du département — autant d’institutions qui travaillent à préserver et à transmettre cette mémoire ouvrière avec une conviction et des moyens qui méritent d’être mieux connus. Les associations de mémoire industrielle qui organisent des visites des anciens sites, collectent les témoignages des anciens ouvriers et documentent les savoir-faire disparus sont des acteurs culturels d’un genre particulier, ni musées ni archives, mais gardiens vivants d’une histoire qui n’a pas encore trouvé dans les récits dominants de la France la place qu’elle mérite.
Pourquoi ce lieu est unique
Vivre en Seine-Saint-Denis et hériter de ce passé industriel, c’est avoir grandi dans des familles dont les grands-pères et les arrière-grands-pères ont travaillé chez Renault à Boulogne-Billancourt ou chez Thomson à Saint-Denis, dont les mains portaient le soir les traces du métal et de l’huile de coupe, dont les paies hebdomadaires étaient remises en espèces dans des enveloppes kraft à la sortie des usines un jeudi soir — une mémoire ouvrière concrète et incarnée qui n’a pas besoin de muséographie pour exister parce qu’elle est vivante dans les familles, dans les conversations de café et dans l’attachement viscéral que les habitants de Seine-Saint-Denis éprouvent pour un territoire que le reste de la France a si longtemps regardé de haut. Cette fierté ouvrière n’est pas nostalgique — elle est la conscience d’une contribution réelle et décisive à la richesse nationale, d’un travail accompli pendant des décennies dans des conditions souvent difficiles et dont les fruits ont été inégalement partagés, une conscience qui nourrit encore aujourd’hui les engagements syndicaux et associatifs d’un département qui reste l’un des plus politiquement actifs de France.
Le saviez-vous ?
La Seine-Saint-Denis fut pendant plusieurs décennies le premier département chimique de France — la concentration d’usines de produits chimiques, de colorants, de matières plastiques et de produits pharmaceutiques installées le long du canal Saint-Denis et de la Seine à partir de la seconde moitié du XIXe siècle fit de ce territoire l’un des sites de pollution industrielle les plus graves de France, dont les conséquences sur la santé des populations riveraines et sur la qualité des sols et des eaux sont encore aujourd’hui mesurables dans certains secteurs. La dépollution des terrains industriels de la Plaine Saint-Denis, entreprise à partir des années 1990 pour permettre la reconversion du site, révéla des niveaux de contamination aux métaux lourds, aux hydrocarbures et aux composés organochlorés d’une ampleur qui nécessita des chantiers de dépollution parmi les plus importants jamais réalisés en France — un coût environnemental colossal de l’industrie du XXe siècle que la reconversion brillante et visible de la Plaine en quartier d’affaires et de culture tend à faire oublier, mais que les géologues et les hydrogéologues qui surveillent encore aujourd’hui la qualité des nappes phréatiques du secteur n’ont pas le luxe d’oublier.
Département : Seine-Saint-Denis
Situation
48,9106° N · 2,4397° E
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