SECRET · VAL-D’ISÈRE (SAVOIE)

La grotte secrète du glacier du Pisaillas

Accessible seulement en été avec un guide, cette grotte dissimule des glaces bleutées et des légendes de contrebandiers.

La grotte secrète du glacier du Pisaillas
Photo : Rémih — Wikimedia Commons — Licence CC BY-SA 4.0. commons.wikimedia.org

Les glaciers ont des intérieurs, et cette évidence, que la physique de la glace rend inévitable, est pourtant une surprise pour la plupart de ceux qui n’ont fréquenté les glaciers que depuis leur surface. Sous la glace comprimée du Pisaillas, qui occupe le versant sud du col de l’Iseran au-dessus de Val-d’Isère et qui constitue l’un des derniers glaciers skiables de Savoie pendant la période estivale, des vides se forment là où l’eau de fonte circule en profondeur avant de trouver sa sortie vers le torrent qui descend vers le Fornet. Ces espaces, grottes, tunnels, salles dont les dimensions varient selon la saison et l’année, ne sont pas accessibles au public et ne figurent sur aucune carte touristique, non pas par mystification mais parce qu’ils sont instables, dangereux pour qui ne connaît pas leur géométrie changeante, et parce que leur existence même est conditionnelle : un été chaud les agrandit, un printemps froid les referme, et d’une année sur l’autre la même entrée peut avoir disparu ou s’être transformée en quelque chose d’entièrement différent.

Ce que les glaciologues qui travaillent sur le Pisaillas — en liaison avec les laboratoires de recherche sur la cryosphère alpine, dont plusieurs ont des programmes actifs sur les glaciers de la Vanoise et de l’Iseran, trouvent dans ces espaces englacés est d’une valeur scientifique et d’une beauté physique également exceptionnelles. La glace des parois d’une grotte glaciaire n’est pas blanche comme on l’imaginerait, elle est bleue, d’un bleu dont la saturation augmente avec la profondeur et la pression de la glace sus-jacente, parce que la compression expulse les bulles d’air qui donnent à la neige et à la glace de surface leur couleur blanche et laisse une glace dense dont les molécules absorbent les longueurs d’onde rouges du spectre visible et laissent passer le bleu. Voir cette couleur depuis l’intérieur d’une grotte glaciaire, avec la lumière qui traverse plusieurs mètres de glace avant d’atteindre l’œil, est l’une des expériences visuelles les plus profondes que la montagne alpine puisse offrir, une expérience qui ne se photographie pas vraiment, parce que les capteurs numériques ne restituent pas la qualité de cette lumière froide et saturée.

Le glacier du Pisaillas est aussi, pour les glaciologues, un document : ses couches de glace superposées enregistrent, comme les cernes d’un arbre mais à une échelle de temps différente, les variations climatiques des dernières décennies, les années de forte accumulation neigeuse, les étés chauds qui ont accéléré l’ablation, et la tendance générale au retrait qui est, depuis les années 1980, continue et mesurable. Les mesures effectuées chaque année sur le Pisaillas s’inscrivent dans une série temporelle qui commence au milieu du XX᷊ siècle et qui constitue l’une des bases de données les plus longues sur l’évolution d’un glacier de haute altitude dans les Alpes françaises, un patrimoine scientifique dont la valeur augmente à mesure que le glacier lui-même diminue.

Le saviez-vous ?
Le glacier du Pisaillas est l’un des rares glaciers des Alpes françaises à avoir été équipé d’un système de couverture par géotextile pour ralentir sa fonte pendant les mois d’été, une technique développée dans les Alpes autrichiennes et suisses et progressivement adoptée dans les stations françaises dont l’économie estivale dépend du ski sur glacier. Ces toiles blanches réfléchissantes, qui couvrent les zones les plus sensibles du glacier, peuvent réduire la fonte superficielle de trente à soixante-dix pour cent dans les zones protégées, une solution palliative dont les glaciologues soulignent qu’elle ne traite pas les causes du retrait glaciaire mais permet de gagner quelques années dans la course contre le réchauffement climatique.

Commune : Val-d’Isère (Savoie)

Situation

45,4495° N · 6,9802° E