SECRET · ARDENNES

Charleville-Mézières — Ardennes

La place Ducale. joyau classé. symbole de l'architecture du XVII° siècle.

Charleville-Mézières — Ardennes
Photo : Illustration photoréaliste générée par intelligence artificielle avec ChatGPT (OpenAI)

Charleville-Mézières est une ville double au sens littéral, deux villes distinctes, deux histoires différentes, deux caractères qui coexistent depuis leur fusion administrative en 1966 dans une tension créatrice qui fait la singularité de cette préfecture des Ardennes. Mézières est la vieille ville royale, l’ancienne place forte médiévale dont les remparts commandaient le passage de la Meuse depuis le XII᷈ siècle, une ville de garnison et d’administration qui porta pendant des siècles le poids de la frontière et des invasions, les armées espagnoles, les armées impériales, les armées prussiennes ont toutes essayé de prendre Mézières, et plusieurs y ont réussi, laissant dans les archives de la ville les traces de sièges, de capitulations et de reconstructions qui rythment son histoire comme des catastrophes régulières. Charleville est la ville neuve, la ville idéale conçue ex nihilo en 1606 par Charles de Gonzague, duc de Nevers et prince de Mantoue, selon les principes de l’urbanisme classique hérités de la Renaissance italienne, une ville géométrique, ordonnée, construite autour d’une place centrale dont la régularité et la beauté constituent l’une des réussites architecturales les plus abouties du XVII᷈ siècle français.

La place Ducale est le cœur et l’argument de Charleville, une place rectangulaire de 120 mètres sur 90, entourée de façades uniformes en brique rouge et pierre blanche sous des toits d’ardoise noire, avec des arcades continues au rez-de-chaussée qui permettent de faire le tour de la place à l’abri de la pluie ardennaise dans une continuité architecturale que rien n’interrompt. Contemporaine de la place des Vosges à Paris, les deux places furent construites dans les mêmes années, sous l’influence des mêmes courants architecturaux italianisants, la place Ducale lui est souvent comparée, et les spécialistes d’architecture classique s’accordent généralement à lui trouver une homogénéité plus rigoureuse : là où la place des Vosges a subi des modifications et des ajouts au fil des siècles, la place Ducale a conservé l’essentiel de sa composition originale, avec ses pavillons d’angle légèrement surélevés et ses façades dont les proportions n’ont pas été défigurées. S’asseoir sous les arcades par un soir de juin, quand la lumière rasante fait rougir la brique et que les terrasses des cafés s’animent sous les voûtes, est l’une de ces expériences urbaines simples et profondes que l’architecture réussie peut offrir, la certitude d’être dans un espace qui a été pensé pour que les gens s’y trouvent bien, et qui tient cette promesse depuis quatre siècles.

Rimbaud est inévitable à Charleville, et la ville l’assume avec une fierté qui n’était pas toujours au rendez-vous du vivant du poète, qui trouva Charleville étouffante et provinciale avec la sévérité de ceux qui sont nés là et qui ne peuvent pas encore imaginer qu’on puisse choisir d’y vivre. Le musée Arthur Rimbaud, installé dans le moulin des Quatre-Fils-Aymon sur les quais de la Meuse, propose une plongée dans la biographie et l’œuvre du poète avec des documents, manuscrits, photographies, lettres, d’une intensité émotionnelle qui touche même ceux qui n’ont jamais ouvert Les Illuminations. La ville organise chaque année en septembre les Journées Rimbaud, qui attirent chercheurs, poètes et amateurs du monde entier pour des lectures, des conférences et des promenades dans les lieux qui ont formé le poète, le lycée où il fut élève prodige, les bords de Meuse où il rêvait de partir, la gare par laquelle il finit par disparaître vers Paris et vers l’ailleurs.

Le saviez-vous ?
Charles de Gonzague, le fondateur de Charleville, était l’un des princes les plus cultivés et les plus ambitieux de son époque — duc de Nevers, prince de Mantoue, gouverneur de Champagne, il rêvait de construire dans les Ardennes une ville parfaite qui porterait son nom et incarnerait les idéaux de la Renaissance italienne transplantés en terre française. Ce qu’il construisit effectivement dépassa ses contemporains par son ambition urbaine, mais Charles de Gonzague nourrissait une ambition encore plus grande que l’architecture : il voulait créer à Charleville le point de départ d’une grande croisade contre l’Empire ottoman, rassembler les princes chrétiens d’Europe sous son commandement depuis sa ville neuve ardennaise, et libérer Constantinople. Ce projet grandiose ne se réalisa jamais — les contingences politiques de l’Europe du XVII᷈ siècle l’enterrèrent rapidement — mais il dit quelque chose sur l’échelle des ambitions de l’homme qui construisit la plus belle place du nord-est de la France dans un vallon boisé au bord de la Meuse : il ne construisait pas une ville provinciale, il construisait une capitale de croisade.

Département : Ardennes

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