SECRET · MUSSY-SUR-SEINE (AUBE)
La Seine à trois bras
Autrefois, la rivière se divisait en trois bras au sud de la ville et encerclait complètement la cité fortifiée, un paysage aujourd'hui disparu que peu de visiteurs imaginent en découvrant la Seine actuelle.

Il y a dans la géographie de la Seine champenoise un phénomène que les cartes modernes ne montrent plus avec la lisibilité qu’il avait avant les régulations et les endiguements du XXe siècle, la tendance de la rivière, dans ses méandres de jeunesse sur le plateau calcaire de la Champagne méridionale, à se diviser en plusieurs bras qui se séparent et se rejoignent autour d’îles basses et de bancs de graviers, créant ces paysages de rivière tressée que les géomorphologues appellent des systèmes anastomosés et que les habitants de la vallée ont de tout temps désignés par des noms qui disent l’abondance et la générosité d’une rivière qui ne tient pas dans un seul lit. La Seine à trois bras est une réalité géographique que l’on observe encore dans certains secteurs de la haute vallée auboise, entre Mussy-sur-Seine et Bar-sur-Seine, où la rivière n’a pas encore été canalisée dans un chenal unique et où les bras secondaires persistent dans des végétations de saules et d’aulnes qui signalent depuis les hauteurs voisines la présence d’eau courante avec la précision d’une carte végétale que les botanistes savent lire aussi sûrement que les géographes lisent les courbes de niveau. Ces bras multiples de la jeune Seine ne sont pas des curiosités géographiques secondaires — ils sont la condition d’une biodiversité aquatique et ripicole d’une richesse exceptionnelle, des habitats de frai pour les poissons migrateurs, des zones de repos pour les oiseaux d’eau et des espaces de développement pour les végétations hygrophiles dont la diversité dans ces secteurs de Seine tressée dépasse de loin celle des berges endiguées des secteurs canalisés.
La mémoire des trois bras de la Seine dans la culture locale de l’Aube méridionale est aussi une mémoire économique et technique, les moulins à eau qui ont jalonné la vallée depuis le Moyen Âge ont utilisé les bras secondaires pour alimenter leurs biefs avec une maîtrise hydraulique qui témoigne d’une connaissance intime de la dynamique fluviale transmise de génération en génération parmi les meuniers et les usiniers de la vallée. Les noms des moulins disparus — le moulin du Bras-Mort, le moulin des Trois-Ponts, le moulin de l’Île-aux-Saules, sont autant de traces toponymiques d’un paysage fluvial complexe et diversifié que la canalisation progressive de la Seine au XIXe et XXe siècle a simplifié au détriment de la richesse hydraulique et écologique que ces bras multiples entretenaient. Certains de ces anciens bras sont encore lisibles dans le paysage sous forme de dépressions humides, de mares allongées ou de lignes de saules qui dessinent dans les prairies de fond de vallée les méandres d’un cours d’eau qui a cessé de couler mais dont l’empreinte dans le sol reste lisible pour plusieurs siècles encore comme une signature dans la terre que le temps efface lentement mais n’a pas encore tout à fait effacée.
La Seine à trois bras est aussi un sujet littéraire et poétique que les écrivains de la vallée ont abordé avec la conscience que les rivières à bras multiples appartiennent à une géographie de l’hésitation et du choix qui se prête naturellement à la métaphore, une rivière qui ne sait pas encore quel bras elle va prendre pour rejoindre la mer, qui se tâte entre plusieurs directions avec la générosité des êtres qui ont encore devant eux la totalité de leurs possibles. La jeune Seine de l’Aube, dans ses méandres de plateau avant que les grandes plaines de l’Île-de-France ne lui imposent leur direction et leur rythme, a quelque chose d’une adolescence fluviale que les peintres paysagistes du XIXe siècle qui la remontaient depuis Paris en quête de sources et d’origines percevaient avec une émotion que leurs tableaux, conservés au musée de Troyes et dans plusieurs collections privées de la région, ont fixée avec une douceur et une précision qui disent mieux que n’importe quelle description géographique ce que cette rivière à plusieurs bras a de particulier dans le paysage de la Champagne méridionale.
Pourquoi ce lieu est unique
Longer la Seine dans ses secteurs à bras multiples à pied ou à vélo sur les chemins de halage et les sentiers de rivière que les associations de randonnée de l’Aube ont balisés avec soin, s’arrêter aux confluences des bras pour observer comment les eaux se séparent et se rejoignent avec une fluidité qui n’a pas de début ni de fin clairement défini, écouter le bruit différent de chaque bras selon sa vitesse et sa profondeur, c’est une façon d’être en rivière plutôt que de la regarder depuis ses berges, une pratique de l’immersion dans le paysage aquatique qui transforme la promenade en expérience sensorielle totale dont les habitués de la vallée disent qu’elle est indissociable de leur sentiment d’appartenir à ce territoire.
Le saviez-vous ?
La source de la Seine, officiellement localisée en Côte-d’Or à Source-Seine, est un lieu de pèlerinage laïc pour les amateurs de géographie fluviale, mais les hydrologues savent que la question de la source d’un fleuve est toujours plus complexe que la convention cartographique ne le laisse croire. Dans le cas de la Seine, plusieurs ruisseaux de la Côte-d’Or et du plateau de Langres peuvent revendiquer d’être la source la plus longue ou la plus débitante du système fluvial, et la Seine auboise qui coule à Mussy et à Bar-sur-Seine est déjà une rivière constituée qui a intégré plusieurs affluents significatifs avant d’entrer dans le département de l’Aube. Cette complexité des origines fluviales, le fait qu’un fleuve n’a pas une source mais un réseau de sources dont la convention choisit arbitrairement l’une comme principale, dit quelque chose d’essentiel sur la façon dont les certitudes géographiques les plus apparentes reposent souvent sur des conventions humaines plutôt que sur des réalités naturelles absolues.
Commune : Mussy-sur-Seine (Aube)
Situation
47,9793° N · 4,4977° E
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