SECRET · MUSSY-SUR-SEINE (AUBE)

Les vignes disparues de Mussy

Une gravure ancienne montre des vignes plantées aux abords de la ville sur le chemin de Troyes, témoignant d'une activité viticole locale aujourd'hui totalement oubliée.

Les vignes disparues de Mussy
Photo : Illustration— Générée par intelligence artificielle avec ChatGPT (OpenAI) —2026

Il y a dans le paysage de Mussy-sur-Seine et de la haute vallée de la Seine champenoise une absence que seuls les historiens de l’agriculture et les quelques vignerons qui ont entrepris de la combler depuis une vingtaine d’années savent lire dans la topographie des coteaux, l’absence des vignes qui couvraient ces versants calcaires exposés au sud et au sud-ouest jusqu’à la fin du XIXe siècle, quand le phylloxéra, ce puceron ravageur introduit d’Amérique du Nord par des plants de vigne importés pour la recherche agronomique, détruisit en quelques décennies la quasi-totalité du vignoble champenois méridional avec une efficacité dévastatrice que les viticulteurs de l’époque, démunis de tout traitement efficace, ne pouvaient que regarder impuissants. Les vignes de Mussy n’ont pas été replantées après la crise phylloxérique — les raisons en sont multiples et se renforcent mutuellement, comme c’est toujours le cas dans les abandons agricoles de longue durée : le coût de la replantation sur porte-greffe américain résistant au phylloxéra était prohibitif pour des viticulteurs déjà ruinés par plusieurs années de vendanges nulles ; les marchés s’étaient réorganisés autour des vignobles qui avaient survécu et replantés plus rapidement ; et les jeunes générations, confrontées au choix entre une viticulture incertaine sur des terroirs qui n’avaient jamais produit des vins de grande réputation et d’autres activités économiques, avaient opté pour la diversification. En quelques décennies, des siècles de viticulture sur les coteaux calcaires de Mussy et de la haute Seine auboise avaient été effacés comme si les vignes n’avaient jamais existé.

Les archives cadastrales et les documents notariaux conservés aux archives départementales de l’Aube racontent pourtant l’importance de cette viticulture disparue dans l’économie locale des siècles précédents — au XVIIIe siècle, une proportion considérable des terres à flan de coteau autour de Mussy étaient classées en vignes dans les matrices cadastrales, et les actes de vente et de succession mentionnent régulièrement des « pièces de vigne » dont les noms de lieu-dits — la Côte Brûlée, les Grèves, les Calcaires — disent la géographie et la géologie de ces terroirs avec la précision laconique des gens qui n’ont pas besoin d’expliquer à leurs contemporains ce que ces noms signifient. Ces noms de lieu-dits perdurent aujourd’hui dans la toponymie cadastrale alors même que les vignes ont disparu depuis plus d’un siècle — une survivance linguistique qui est une des formes les plus durables et les plus discrètes de la mémoire agricole, cette mémoire qui se conserve dans les mots longtemps après que les pratiques qu’ils désignaient ont cessé d’exister. Marcher sur la Côte Brûlée de Mussy un après-midi d’automne, sentir sous ses pieds le calcaire kimméridgien affleurant à travers l’herbe des coteaux abandonnés, voir l’orientation plein sud d’un versant que les vignerons du XVIIIe siècle avaient choisi pour les mêmes raisons que les vignerons bourguignons choisissaient leurs meilleures parcelles — c’est comprendre par le corps ce que les archives disent par les mots, et cette double compréhension est celle qui dure le plus longtemps dans la mémoire.

La renaissance partielle de la viticulture sur les coteaux de la haute Seine auboise est l’une des histoires les plus encourageantes du territoire des dernières décennies, quelques vignerons pionniers, dont certains venaient d’autres régions et d’autres étaient des enfants du pays revenus avec une formation œnologique et une conscience aiguë de la valeur des terroirs calcaires kimméridgiens que l’abandon avait paradoxalement préservés de l’agriculture intensive, ont replantés depuis les années 2000 des parcelles de pinot noir et de chardonnay sur ces coteaux de Mussy et des communes voisines avec des résultats qui ont progressivement convaincu les sceptiques. Les vins produits sur ces terroirs retrouvés ont une minéralité et une tension acide qui rappellent la parenté géologique avec Chablis et avec la Côte des Bar, et plusieurs cuvées ont obtenu des reconnaissances dans les concours nationaux qui constituent autant d’arguments pour la poursuite d’une renaissance viticole dont l’ampleur reste encore modeste mais dont la trajectoire est celle de la conviction et de la patience des gens qui savent qu’un terroir se reconquiert à l’échelle des générations, non pas des saisons.

Pourquoi ce lieu est unique

Parcourir les coteaux de Mussy à la recherche des traces de l’ancienne viticulture, ces terrasses de pierre sèche à demi effondrées dans les broussailles qui signalent l’emplacement des anciennes rangs de vignes, ces murets de délimitation entre les parcelles dont les noms cadastraux gardent la mémoire dans les archives,, puis descendre au bourg visiter un vigneron qui a replanté sur ces mêmes coteaux et goûter son vin en regardant par la fenêtre de sa cave les terrains qu’il a reconquis, c’est une expérience de continuité territoriale d’une émotion et d’une densité que le tourisme viticole ordinaire des grandes appellations ne peut pas offrir avec la même intimité et la même charge de sens.

Le saviez-vous ?

Le kimméridgien, cette formation géologique du Jurassique supérieur composée d’argiles et de calcaires marins riches en fossiles d’huîtres du genre Exogyra virgula — affleure sur les coteaux de la haute vallée de la Seine auboise dans la même continuité géologique que sur les coteaux de Chablis en Bourgogne et de la Côte des Bar dans le sud de l’Aube. C’est sur ce même substrat kimméridgien que les grands Chablis Premier Cru et Grand Cru développent leur minéralité légendaire et leur tension acide caractéristique, une parenté géologique qui n’est pas une simple curiosité pour géologues mais un argument viticole de poids pour les vignerons qui ont replanté sur les coteaux de Mussy, puisqu’elle suggère que ces terroirs retrouvés ont en eux les conditions géologiques des vins blancs de terroir les plus recherchés de Bourgogne, à condition que le travail humain sache en révéler le potentiel avec la patience et l’humilité que les grands terroirs imposent toujours à ceux qui les cultivent.

Commune : Mussy-sur-Seine (Aube)

Situation

47,9793° N · 4,4977° E

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