SECRET · MUSSY-SUR-SEINE (AUBE)
Les quatre portes oubliées
L'enceinte médiévale comptait à l'origine quatre portes (dont la porte de Troyes), aujourd'hui totalement disparues, ne laissant subsister que la tour du Boulevard comme témoin de ce système défensif complet.

Les villes et les bourgs fortifiés de l’Aube médiévale s’ouvraient sur le monde par leurs portes, ces passages monumentaux dans l’enceinte qui contrôlaient les entrées et les sorties, prélevaient les taxes sur les marchandises, filtraient les étrangers et signalaient à quiconque approchait du bourg la puissance et l’ambition de ceux qui l’avaient construit et qui le défendaient. De ces portes médiévales, il reste dans l’Aube des vestiges épars que la démolition progressive des enceintes aux XVIIIe et XIXe siècles a épargnés par hasard ou par intérêt, une tour de flanquement ici, un arc en ogive là, une base de tour transformée en cave particulière dans une maison du centre-bourg, ou simplement un nom de rue qui a conservé la mémoire d’une porte disparue longtemps après que la dernière pierre en a été remployée ailleurs. Troyes, la capitale de l’Aube, avait au Moyen Âge une enceinte percée de plusieurs portes dont les noms, la porte de Croncels, la porte du Beffroy, la porte Comtesse, la porte de Preize, dessinent encore aujourd’hui un plan imaginaire de la ville médiévale dans la topographie de la ville actuelle, pour peu que l’on sache y lire la correspondance entre les noms des rues et les emplacements des portes disparues. Ces quatre portes oubliées — et elles furent bien plus que quatre dans la réalité historique des bourgs aubois — sont des monuments négatifs, des absences architecturales dont la présence dans la mémoire collective et dans la toponymie est peut-être la forme de conservation la plus durable et la moins coûteuse que le patrimoine ait trouvée.
La porte de Mussy-sur-Seine, dont il subsiste une base de tour intégrée dans le mur d’un jardin privé en bordure de la route départementale qui remplace l’ancienne voie d’entrée dans le bourg, est représentative du destin ordinaire des portes médiévales des bourgs aubois, une disparition progressive par étapes successives qui n’a jamais eu lieu en une seule fois mais qui s’est produite au fil des réparations impossibles, des agrandissements de voirie et des reconstructions privées qui ont consommé les matériaux de l’édifice avec la frugalité des sociétés rurales qui ne laissent rien se perdre de ce qui peut être remployé. La base de tour de Mussy dit encore quelque chose de l’édifice qu’elle a été, la qualité du calcaire employé, l’épaisseur des murs qui témoigne d’une construction destinée à résister aux chocs et aux projectiles, l’orientation qui correspond à l’axe de la voie d’entrée historique dans le bourg — mais ce quelque chose est mince et demande une formation du regard que la plupart des passants n’ont pas acquise et n’ont aucune raison d’acquérir spontanément sans qu’on la leur propose. C’est ce rôle de proposition et d’initiation que les associations de patrimoine local de l’Aube jouent avec une constance et une générosité qui méritent d’être reconnues, elles sont les traducteurs entre le vestige muet et le visiteur curieux, les médiateurs sans lesquels la base de tour de Mussy reste un mur épais dans un jardin privé et non le fragment d’une histoire de la défense urbaine médiévale dans la Champagne méridionale.
Les quatre portes oubliées sont aussi une façon de parler de toutes les portes, une synecdoque qui dit la multiplicité et la diversité des accès disparus dans les bourgs de l’Aube, depuis les grandes portes urbaines de Troyes dont certaines étaient des édifices à deux tours flanquantes d’une ampleur et d’une monumentalité comparables aux portes des grandes villes champenoises comme Provins ou Langres, jusqu’aux simples poternes des bourgs ruraux — ces passages étroits percés dans l’enceinte pour permettre les allées et venues discrètes des habitants sans avoir à ouvrir la grande porte principale — dont les traces sont encore plus effacées et dont la récupération dans la mémoire historique locale est encore plus dépendante de la présence d’archives et d’acteurs motivés pour les chercher. La poterne est peut-être la porte la plus intéressante de toutes, celle par laquelle l’histoire ordinaire passait, non pas les ambassadeurs et les armées mais les femmes qui allaient laver leur linge à la rivière, les enfants qui sortaient jouer dans les fossés et les marchands qui rentraient tard avec leurs marchandises insolites qu’ils préféraient ne pas montrer aux gardes de la grande porte.
Pourquoi ce lieu est unique
Reconstituer mentalement les portes disparues des bourgs aubois en marchant sur leurs emplacements, se tenir dans une rue banale du centre de Bar-sur-Seine ou de Mussy et imaginer l’espace resserré d’un passage voûté entre deux tours, la herse qui descendait le soir, la taxe prélevée sur chaque charrette de marchandises, c’est une forme d’habitation du territoire par l’imagination historique qui enrichit chaque promenade ordinaire d’une dimension temporelle que les promeneurs les plus attentifs finissent par ne plus pouvoir s’en passer. Le bourg réel et le bourg imaginé se superposent alors dans un même espace avec une fluidité qui est peut-être la définition la plus juste de ce que signifie vraiment connaître un lieu.
Le saviez-vous ?
La porte comtale de Troyes, l’une des portes principales de l’enceinte médiévale de la ville, par laquelle entraient les comtes de Champagne lors de leurs arrivées solennelles, fut le théâtre en 1420 d’un des actes les plus controversés de l’histoire de France : la signature du traité de Troyes par lequel la reine Isabeau de Bavière et le duc de Bourgogne Philippe le Bon accordaient au roi d’Angleterre Henri V la succession au trône de France au détriment du dauphin Charles, futur Charles VII. Ce traité, négocié et signé dans les murs d’une ville dont la porte principale portait le nom de la puissance comtale qui avait fait la grandeur de la Champagne médiévale, est l’un des documents les plus lourds de conséquences de toute l’histoire médiévale française, et il fut signé dans une ville dont les portes étaient encore debout, dont les enceintes étaient encore intactes, et dont la monumentalité médiévale constituait le décor d’une scène politique qui allait engager pour une génération le destin du royaume. La disparition progressive de ces portes dans les siècles suivants a effacé le décor sans effacer la mémoire de ce qui s’y était joué.
Commune : Mussy-sur-Seine (Aube)
Situation
47,9793° N · 4,4977° E
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