SECRET · SEYSSEL (AIN)
Le culte marial méconnu des mariniers
L'intensité de la dévotion à la Vierge protectrice des bateliers, autrefois vitale pour une activité économique dangereuse, reste aujourd'hui difficile à percevoir pour des visiteurs qui découvrent ces statues sans connaître leur fonction protectrice originelle.

Il existe sur les grands fleuves de France une religiosité populaire qui n’a pas grand-chose à voir avec la religion des cathédrales et des théologiens, une foi pragmatique, née du danger quotidien, qui s’est cristallisée au fil des siècles autour de figures protectrices précises et de lieux de dévotion humbles, souvent invisibles depuis la route mais connus de tous ceux qui vivaient de l’eau. Les mariniers du Rhône, ces hommes qui passèrent leur vie à conduire des barques et des péniches entre le Léman et la mer, à lire les courants, à négocier les rapides, à passer les gorges quand le fleuve était haut et à attendre à quai quand il était trop bas, développèrent un rapport à la Vierge Marie d’une intensité particulière, forgée dans les moments où la compétence humaine ne suffisait plus et où il fallait confier sa vie à quelque chose de plus grand que soi.
À Seyssel, ce culte laissa des traces que l’on peut encore suivre si l’on sait où regarder. Les mariniers avaient leurs chapelles, souvent de petits oratoires nichés dans des recoins de berge ou de ruelle, suffisamment proches de l’eau pour être visibles depuis les embarcations, suffisamment discrets pour avoir échappé aux grandes reconstructions des XIXe et XXe siècles. Certaines de ces chapelles abritaient des ex-voto marins, ces plaques peintes ou gravées par lesquelles les survivants d’un naufrage ou d’un passage difficile remerciaient la Vierge de leur avoir conservé la vie, dont quelques-uns subsistent encore dans les églises des deux rives, témoignages silencieux d’accidents et de sauvetages que les archives ne mentionnent pas. La Vierge invoquée par les mariniers rhodaniens portait différents noms selon les localités et les confréries : Notre-Dame des Mariniers, Notre-Dame du Rhône, Notre-Dame de Bon Secours, des titres qui disent tous la même chose : une demande d’aide adressée à une figure maternelle dans un moment où le fleuve montrait son visage le plus imprévisible.
Ce culte est méconnu pour une raison simple : il était essentiellement oral et pratique, transmis dans les familles de mariniers de génération en génération, peu soucieux de laisser des traces écrites et peu relié aux structures ecclésiastiques officielles qui auraient pu en conserver la mémoire. Quand la batellerie rhodanienne déclina au XXe siècle, remplacée par le rail et la route, les confréries de mariniers disparurent avec elle, et leurs dévotions particulières s’éteignirent sans que personne ait vraiment pensé à les documenter. Il reste quelques chants, quelques prières notées par des folkloristes du XIXe siècle, quelques ex-voto dans des sacristies que l’on n’ouvre plus guère, et ce sentiment, chez celui qui prend le temps de s’arrêter sur les berges du Rhône à Seyssel et de regarder le courant, que le fleuve garde en lui la mémoire de ceux qui vécurent de lui et pour lui.
Le saviez-vous ?
Les mariniers du Rhône constituaient au XVIIIe siècle l’une des corporations les mieux organisées de France, avec leurs propres règlements, leurs propres tarifs, leurs propres juridictions et leurs propres confréries religieuses. La confrérie des mariniers de Seyssel, dont l’existence est attestée dans les archives locales, avait son autel propre dans l’une des églises de la ville et célébrait chaque année une fête patronale placée sous le signe de la Vierge, fête qui rassemblait les mariniers des deux rives dans un moment de trêve des rivalités quotidiennes et de gratitude collective pour une autre année passée sans qu’aucun des leurs n’ait été emporté par le fleuve.
Commune : Seyssel (Ain)
Situation
45,9558° N · 5,8319° E
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