SECRET · HAUTE-GARONNE

LES BASTIDES

Une architecture unique et un art de vivre hérité du Moyen Âge.

LES BASTIDES

Le Secret des Bastides, Haute-Garonne (31)

Les bastides sont le secret le mieux gardé du Sud-Ouest français, non pas parce qu’elles sont difficiles à trouver, mais parce qu’elles sont si nombreuses, si régulières dans leur plan et si discrètes dans leur présence dans le paysage que le voyageur qui traverse le Lauragais ou les coteaux de Gascogne finit par ne plus les voir, comme on cesse de voir les arbres d’une forêt quand on y marche depuis longtemps. Il en existe plus de trois cents entre la Garonne et les Pyrénées, fondées pour la plupart entre 1220 et 1350 dans le contexte politique et économique particulier de l’après-croisade albigeoise, des villes nouvelles créées de toutes pièces par les rois de France, les comtes de Toulouse ou les seigneurs locaux pour peupler un territoire dévasté, fixer une population rurale mobile, générer des revenus fiscaux et affirmer une autorité sur des terres dont la domination était encore contestée. Leur nom vient du gascon bastida, qui signifie simplement « bâtie », une ville bâtie, construite selon un plan, née d’une volonté politique plutôt que d’une accumulation progressive d’habitations autour d’un château ou d’une église.

Le secret des bastides est d’abord géométrique, et c’est là que réside leur étrangeté douce et persistante pour qui les parcourt en sachant ce qu’il regarde. Leur plan en damier, avec des rues qui se coupent à angle droit et une place centrale carrée ou rectangulaire entourée de couverts, ces arcades sous lesquelles se tenait le marché et qui abritent aujourd’hui des cafés et des commerces dans une permanence fonctionnelle remarquable, est l’une des premières applications à grande échelle de l’urbanisme rationnel en France, sept siècles avant que Haussmann ne refasse Paris à la règle et au compas. Les bâtisseurs de bastides avaient compris que la régularité du plan facilitait la distribution équitable des lots entre les nouveaux habitants, chaque « oustau », chaque parcelle, ayant la même largeur de façade sur rue et la même profondeur vers l’intérieur de l’îlot, une égalité géométrique qui reflétait une égalité juridique réelle entre les habitants, tous soumis aux mêmes droits et aux mêmes devoirs définis par la charte de fondation. Ces chartes, que les fondateurs accordaient aux premiers habitants pour les attirer dans leurs villes nouvelles, garantissaient des libertés personnelles, une justice locale et une exemption de corvées seigneuriales qui faisaient des bastides des îlots de relative liberté dans un monde féodal où la condition paysanne n’offrait guère de mobilité.

Le secret le plus troublant des bastides de Haute-Garonne est peut-être leur rapport au temps, la manière dont elles ont traversé sept siècles d’histoire en conservant leur plan originel avec une fidélité presque miraculeuse, comme si la géométrie de leur fondation était gravée non seulement dans les rues mais dans la mémoire collective de leurs habitants. Grenade-sur-Garonne, Revel, Villefranche-de-Lauragais, Saint-Félix-Lauragais — ces villes marchent encore aujourd’hui sur le tracé exact que leurs fondateurs avaient dessiné au cordeau dans les années 1270 ou 1280, avec leurs places à couverts, leurs îlots réguliers et leurs hôtels de ville installés dans des bâtiments qui occupent souvent l’emplacement des premières maisons consulaires. Se tenir au centre de la place d’une bastide un jour de marché et imaginer qu’à cet endroit précis, des marchands gascons vendaient leurs draps et leurs épices il y a sept cents ans sous les mêmes arcades, c’est faire l’expérience rare d’une continuité urbaine que peu de formes architecturales peuvent revendiquer avec autant d’évidence.

Le saviez-vous ?
Revel, bastide fondée en 1342 par Philippe VI de Valois dans le Lauragais, possède l’une des plus belles halles médiévales à charpente en bois de France, une halle centrale carrée dont la charpente de chêne du XIVe siècle repose sur des piliers de pierre et couvre un espace de marché de plusieurs centaines de mètres carrés qui n’a jamais cessé d’être utilisé pour sa fonction originelle. Chaque samedi matin depuis près de sept cents ans, les producteurs du Lauragais y installent leurs étals selon un usage qui remonte à la charte de fondation elle-même, une continuité marchande d’une longévité exceptionnelle qui fait de ce marché hebdomadaire l’un des plus anciens de France encore en activité dans son cadre architectural d’origine.

Département : Haute-Garonne

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