EXPÉRIENCE · BONIFACIO (CORSE-DU-SUD)

Descendre les 189 marches de l'Escalier du Roy d'Aragon

Vivez une expérience spectaculaire en empruntant les 189 marches de l'Escalier du Roy d'Aragon, taillé dans la falaise calcaire. Découvrez un chemin suspendu au-dessus de la Méditerranée et admirez les eaux turquoise et les côtes de la Sardaigne. Une visite impressionnante qui nécessite de bonnes chaussures et une condition physique adaptée.

Descendre les 189 marches de l'Escalier du Roy d'Aragon

Le récit

Il y a des constructions humaines dont la légende est plus intéressante que la vérité historique, non pas parce que la vérité serait décevante, mais parce que la légende dit quelque chose sur ce que les hommes ont voulu croire de leurs ancêtres et de leur capacité à accomplir l’impossible quand la nécessité l’exigeait. L’escalier du Roy d’Aragon appartient à cette catégorie : taillé dans la falaise calcaire à pic sur la mer, il descend en cent quatre-vingt-neuf marches depuis le rebord de la haute ville jusqu’à une porte basse donnant sur une plage minuscule au pied de la falaise, et la tradition bonifacienne dit qu’il fut creusé en une seule nuit par les soldats du roi Alphonse V d’Aragon pendant le siège de 1420, pour accéder à une source d’eau douce dans la falaise. Les historiens doutent de cette nuit unique, la roche calcaire de Bonifacio est dure, le travail considérable, et la géologie du site ne confirme pas l’existence de la source en question. Mais ce doute ne diminue pas l’escalier : il l’enrichit, en y ajoutant la question de qui l’a vraiment taillé, quand, et pourquoi, questions auxquelles la falaise elle-même ne répond pas.

La descente commence au bord du promontoire, par une ouverture dans le parapet des remparts que rien ne signale comme l’entrée d’un des lieux les plus singuliers de Corse. Les premières marches sont larges et confortables, taillées avec la régularité qu’on aurait attendue d’un ouvrage officiel, puis le couloir se resserre, la falaise se rapproche des deux côtés, et on comprend progressivement qu’on est à l’intérieur de la roche plutôt que sur sa surface, dans un espace qui n’appartient ni à la ville en haut ni à la mer en bas mais à quelque chose entre les deux, un intervalle vertigineux dont les parois calcaires gardent la fraîcheur permanente de la roche ombragée. La vue sur la mer s’ouvre par fragments à mesure qu’on descend, d’abord l’horizon lointain, puis les îles au sud, puis les écueils à fleur d’eau au pied de la falaise, et ces ouvertures progressives sur le dehors contrastent avec l’étroitesse du passage pour créer une expérience spatiale que l’architecture, même la plus sophistiquée, reproduit rarement avec cette économie de moyens.

Arriver en bas, sur la petite terrasse rocheuse à quelques mètres au-dessus de la mer, avec la falaise blanche au-dessus et le détroit de Bonifacio devant — est une expérience dont la qualité tient à l’effort consenti pour y parvenir. Ce n’est pas un belvédère accessible en télécabine ou en voiture : c’est un point de vue gagné à pied, dans l’étroitesse d’un escalier taillé dans la roche, et cette conquête physique lui donne une valeur que les panoramas aisément accessibles n’ont pas. Depuis ce bas de falaise, Bonifacio se voit comme jamais depuis le haut : la vieille ville au sommet, ses maisons alignées au bord du précipice avec une témérité qui dit la confiance absolue des bâtisseurs médiévaux dans la solidité du calcaire, une confiance que les géologues d’aujourd’hui, qui mesurent le recul lent mais réel de la falaise, relativisent légèrement.

Le saviez-vous ?
Le calcaire de la falaise de Bonifacio présente un phénomène géologique appelé tafoni, des cavités d’érosion alvéolaire creusées par la dissolution chimique du sel marin, le vent et les cycles d’humidification et de dessiccation. Ces cavités, visibles sur toute la hauteur de la falaise et dans lesquelles on peut parfois passer la main depuis l’escalier du Roy d’Aragon, ont été utilisées dès la préhistoire comme abris naturels et comme lieux de dépôt funéraire, des ossements et des objets de l’âge du Bronze ont été retrouvés dans certains tafoni de la côte bonifacienne, témoignant d’une fréquentation humaine de cette falaise plusieurs millénaires avant que les Génois ne décident d’y construire leur citadelle.

Commune : Bonifacio (Corse-du-Sud)

Situation

41,3873° N · 9,1557° E