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L'HERMOINE

L'HERMOINE
Photo : Illustration photoréaliste générée par intelligence artificielle avec ChatGPT (OpenAI)

Il y a des projets qui ne devraient pas être possibles, trop longs, trop coûteux, trop incertains dans leur dénouement pour que des gens raisonnables y consacrent leur vie, et qui se réalisent pourtant, portés par une obstination collective qui finit par ressembler à de la foi. La reconstruction de l’Hermione à Rochefort est de ceux-là : dix-sept ans de travaux, des milliers de bénévoles, des artisans qui apprirent des techniques que personne ne pratiquait plus, des charpentiers de marine qui reconstituèrent des gestes disparus depuis deux siècles à partir de plans d’archives et d’hypothèses érudites, et au bout de tout cela une frégate de 65 mètres de long, trois mâts, 26 canons, qui quitta Rochefort en 2015 pour traverser l’Atlantique et rejoindre les côtes américaines que le premier Hermione avait atteintes en 1780, le même voyage, deux cent trente-cinq ans plus tard, dans le même bois et avec les mêmes techniques.

Le premier Hermione fut le navire qui porta La Fayette en Amérique en avril 1780, cette traversée de soixante-huit jours depuis Rochefort jusqu’à Boston qui permit au marquis d’annoncer à George Washington que la France entrait en guerre aux côtés des insurgés américains, et qui changea le cours de la guerre d’indépendance. C’était une frégate légère et rapide, construite à Rochefort en 1778 selon les techniques françaises de construction navale qui étaient alors les plus avancées du monde — les coques françaises étaient plus fines, plus rapides et plus maniables que les coques anglaises, ce qui donnait à la marine royale française un avantage tactique que les Anglais reconnurent en copiant les plans des frégates capturées. L’Hermione originale fut prise dans une tempête et coulée en 1793, emportant avec elle ses plans, ses mesures précises, ses secrets de construction. La frégate que l’on voit aujourd’hui dans son arsenal de Rochefort est une reconstitution — la plus fidèle possible, mais une reconstitution, et c’est cette honnêteté-là qui rend le projet admirable plutôt que de le diminuer.

Ce que la visite de l’Hermione à Rochefort offre que peu de monuments peuvent égaler, c’est une compréhension physique et sensible de ce que signifiait naviguer au XVIIIe siècle. La taille du navire, immense depuis le quai, étonnamment exigüe une fois à bord, dit tout sur la façon dont des équipages de 300 hommes vivaient pendant des mois dans un espace que nous qualifierions aujourd’hui d’inhabitable. Les cordages, les poulies, les voiles pliées avec leur odeur de toile cirée et de goudron, les canons arrimés dans leurs embrasures, les couchettes superposées dans l’obscurité du pont inférieur, chaque détail de l’Hermione est un document sur une façon d’être au monde et sur la mer qui n’a plus cours et qui ne reviendra jamais, et que ce bois reconstitué permet d’approcher avec une proximité que les musées maritimes les mieux dotés ne peuvent pas offrir.

Le saviez-vous ?
La reconstruction de l’Hermione fit appel à des essences de bois et à des techniques de coupe qui avaient disparu de la pratique courante depuis plus d’un siècle. Les charpentiers de marine qui travaillèrent sur le chantier durent apprendre à équarrir le bois à la hache selon des méthodes pré-industrielles, à courber les membrures par l’action de la vapeur dans des étuves reconstituées pour l’occasion, et à calfater les joints avec de l’étoupe et du goudron végétal selon des recettes que seules les archives de l’arsenal de Rochefort conservaient encore. Ce chantier devint ainsi, sans l’avoir initialement prévu, l’un des plus importants programmes de formation aux métiers traditionnels de la marine en bois jamais organisés en France, formant une génération de charpentiers, de voiliers, de calfats et de gréeurs dont les compétences nouvellement acquises se sont depuis lors diffusées dans les chantiers de restauration de bateaux anciens à travers tout le pays.

Département : Charente-Maritime

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