SECRET · PAS-DE-CALAIS

LES Beffrois

Symboles de liberté inscrits à l'UNESCO

LES Beffrois
Photo : Maxence Jeanjean — Wikimedia Commons — Licence Creative Commons CC BY-SA 4.0. commons.wikimedia.org

Il y a dans le paysage urbain du Pas-de-Calais une silhouette qui revient avec une insistance que l’on finit par reconnaître comme une signature, celle du beffroi, cette tour communale qui s’élève au-dessus des toits des villes et des bourgs avec une autorité tranquille qui n’est pas celle de l’église ni celle du château, mais quelque chose d’autre, quelque chose de civil et de fier qui dit l’émancipation des communes flamandes et artésiennes du joug seigneurial et épiscopal. Les beffrois du Nord de la France et de la Belgique forment un ensemble architectural et symbolique d’une cohérence remarquable, cinquante-six d’entre eux sont inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1999, et le Pas-de-Calais en possède plusieurs parmi les plus beaux et les mieux conservés. Ils ne se ressemblent pas, chaque ville a construit le sien selon ses moyens, ses goûts et son moment historique — mais ils partagent une même fonction originelle et une même signification politique : l’affirmation visible, audible et mesurable de l’autonomie communale dans un monde médiéval où la hauteur d’une tour était une déclaration d’intention.

Le beffroi d’Arras est peut-être le plus élégant du département, une tour gothique flamande du XVe siècle qui domine la Grand-Place et la Place des Héros avec une légèreté architecturale que la dentelle de pierre de ses arcatures et de ses fenêtres à meneaux rend presque aérienne malgré sa masse considérable. Reconstruit à l’identique après la Première Guerre mondiale qui l’avait réduit en ruines, comme presque tout le centre historique d’Arras, bombardé pendant quatre ans sans relâche, il incarne cette double nature des beffrois du Pas-de-Calais : monuments médiévaux dans leur forme et leur signification, mais souvent reconstruits au XXe siècle dans une fidélité scrupuleuse aux plans et aux photographies d’avant-guerre qui dit quelque chose de profond sur le rapport de ces villes à leur propre image et à leur propre histoire. La reconstruction à l’identique n’était pas une nostalgie passive, c’était un acte de résistance culturelle et identitaire, une manière de dire que la guerre n’aurait pas le dernier mot sur les formes que les habitants reconnaissaient comme les leurs. Le beffroi de Béthune, celui de Saint-Omer avec sa silhouette néogothique, celui de Boulogne-sur-Mer intégré dans les remparts de la ville haute, chacun de ces monuments témoigne à sa façon de cette continuité revendiquée entre le Moyen Âge communal et les villes modernes qui en sont les héritières.

La fonction première du beffroi était sonore avant d’être visuelle, et c’est peut-être ce que l’on oublie le plus facilement en le regardant depuis la place. La cloche ou le carillon qu’il abritait rythmait la vie de la cité avec une précision et une autorité que rien d’autre ne pouvait égaler avant l’invention des horloges mécaniques publiques : elle sonnait l’ouverture et la fermeture des portes de la ville, le début et la fin du marché, le couvre-feu du soir, l’alerte en cas d’incendie ou d’attaque ennemie, les heures canoniales quand les beffrois jouxtaient les cathédrales. Cette voix de bronze qui gouvernait le temps collectif de la cité médiévale, le temps du commerce, de la sécurité et de la communauté, distinct du temps de la prière que sonnaient les cloches de l’église, était l’expression la plus concrète et la plus quotidienne de ce que signifiait l’autonomie communale pour les habitants des villes du Pas-de-Calais. Monter aujourd’hui dans un beffroi et entendre sonner le carillon depuis l’intérieur de la tour, dans la vibration physique des cloches qui fait trembler les pierres et l’air simultanément, c’est comprendre corporellement ce que ces instruments représentaient pour des générations de citadins qui organisaient leur vie autour de leur voix.

Le saviez-vous ?
Le beffroi d’Arras et les deux places monumentales qui l’entourent, la Grand-Place et la Place des Héros, deux des plus grandes places à arcades d’Europe, furent reconstruits entre 1919 et 1934 selon les plans originaux du XVe et du XVIIIe siècle, grâce à un travail de documentation photographique et archivistique d’une précision remarquable réalisé avant et pendant la guerre par des archivistes et des photographes qui avaient anticipé la destruction. Cette reconstruction fut si fidèle que l’ensemble fut inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2005, une distinction exceptionnelle pour un bâtiment reconstruit au XXe siècle, qui reconnaît que la fidélité de la reconstruction et la continuité de la signification historique et symbolique du lieu valent, dans ce cas précis, autant que l’ancienneté des pierres elles-mêmes.

Département : Pas-de-Calais

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