SECRET · PAS-DE-CALAIS

LES BLOCKHAUS

Témoins de l'histoire et de la mémoire

LES BLOCKHAUS
Photo : David.Monniaux — Wikimedia Commons — Licence Creative Commons CC BY-SA 4.0. commons.wikimedia.org

Il y a sur le littoral du Pas-de-Calais une présence que quatre-vingts ans n’ont pas effacée, celle des blockhaus du Mur de l’Atlantique, ces masses de béton gris que la mer, le sel et le lichen ont progressivement colonisées sans jamais réussir à les faire disparaître tout à fait dans le paysage des dunes et des falaises. Ils sont là, trapus et aveugles, enfouis jusqu’à mi-hauteur dans le sable que le vent a accumulé contre leurs flancs ou penchés au bord des falaises que l’érosion continue de grignoter, certains ont basculé sur les plages en contrebas, d’autres sont à moitié engloutis par la végétation des dunes, d’autres encore se dressent dans les champs retournés par les agriculteurs avec une obstination minérale qui dit l’épaisseur du béton armé et l’impossibilité pratique de les détruire. Le Pas-de-Calais, face aux côtes anglaises que l’on voit par temps clair depuis le cap Gris-Nez, fut l’un des secteurs les plus fortifiés de tout le Mur de l’Atlantique, les Allemands étaient convaincus que le débarquement allié se ferait ici, au point le plus étroit de la Manche, et ils y concentrèrent des moyens considérables pour construire une ligne de défense dont la densité d’ouvrages au mètre carré de côte n’avait pas d’équivalent en Europe occidentale.

Ces blockhaus ne sont pas tous identiques, et c’est l’une des premières surprises que réserve leur exploration méthodique. L’organisation Todt, qui dirigea leur construction à partir de 1942 avec une main-d’œuvre de travailleurs forcés venus de toute l’Europe occupée, avait développé une bibliothèque de plans standardisés, Regelbau, les constructions types, dont chaque numéro correspondait à une fonction précise : poste de commandement, abri pour infanterie, chambre de tir pour canon antiaérien, chambre pour radar, bunker de stockage de munitions, abri pour sous-marins dans les grands ports. La côte du Pas-de-Calais est un musée à ciel ouvert de cette taxonomie du béton militaire, chaque ouvrage révèle à qui sait les lire ses embrasures, ses ventilations, ses épaisseurs de murs et son organisation intérieure, autant d’indices qui permettent de reconstituer sa fonction originelle et la place qu’il occupait dans le dispositif défensif global. Le site du Blockhaus d’Éperlecques, près de Saint-Omer, est l’ouvrage le plus colossal de cette côte — un bunker de lancement de fusées V2 dont les dimensions stupéfient encore : cent mètres de long, soixante-quinze mètres de large, des murs de cinq mètres d’épaisseur, une masse de béton si considérable que les bombardements alliés ne purent jamais l’achever mais l’endommagèrent suffisamment pour contraindre les Allemands à l’abandonner.

La Coupole de Helfaut-Wizernes, à quelques kilomètres d’Éperlecques, est l’autre monument du système des armes de représailles dans le Pas-de-Calais, une coupole de béton de cinq mille tonnes posée sur une ancienne carrière de craie transformée en complexe souterrain de lancement pour les fusées V2 destinées à bombarder Londres. Aujourd’hui musée consacré à l’histoire des fusées V2, de la conquête spatiale et de la Seconde Guerre mondiale dans le Nord de la France, la Coupole accueille des centaines de milliers de visiteurs qui descendent dans les galeries souterraines taillées dans la craie pour comprendre à quelle échelle se déployait la guerre technologique nazie, une descente dans les entrailles d’un projet industriel et militaire d’une démesure qui préfigurait, dans ses logiques d’ingénierie sinon dans ses finalités, les grands programmes spatiaux de l’après-guerre.

Le saviez-vous ?
La construction du Mur de l’Atlantique dans le Pas-de-Calais fut en grande partie réalisée par des travailleurs forcés, prisonniers de guerre soviétiques, déportés politiques, requis du Service du Travail Obligatoire venus de France, de Belgique et des Pays-Bas, dont les conditions de travail sur les chantiers côtiers furent souvent mortelles. On estime que plusieurs milliers d’hommes moururent lors de la construction des ouvrages du Pas-de-Calais, victimes des accidents de chantier, des mauvais traitements et de l’épuisement, des morts anonymes dont le béton armé des blockhaus est en quelque sorte le monument involontaire, une présence dans le paysage qui rappelle que derrière chaque mètre cube de béton coulé se trouvait un homme contraint d’être là.

Département : Pas-de-Calais

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